Son éditeur
Lorsqu’il reçoit des mains de Jean-François Revel un manuscrit intitulé «Les Chemins de la pourriture», Robert Laffont ne s’imagine pas encore que ce geste va provoquer tant de bouleversements, autant pour l’auteur qui vit à
l’autre bout du monde et qu’il ne connaît pas, que pour sa maison d’édition, et encore moins pour le monde de la littérature et de l’édition du vingtième siècle.
Il lit cet ouvrage immédiatement, d’un seul trait.
Et il se dit, dès la lecture terminée, qu’il se passera pour une fois de l’avis de son comité de lecture parce qu’il veut absolument éditer cet ouvrage et qu’il sait déjà que ce sera un succès.
Il est tellement sûr de lui qu’il affirme que si ce livre ne devient pas un best-seller, il ne s’appelle plus Robert Laffont !
C’est par l’intermédiaire du directeur littéraire des éditions Pauvert, Jean-Pierre Castelnau, qu’Henri Charrière apprend la nouvelle.
Ce télégramme le submerge de joie et de bonheur !
Non seulement il va bien être édité, mais édité en France et à Paris, et de surcroît par un grand éditeur, dont la renommée ne cesse de croître et de s’affirmer.
C’est donc le surlendemain, le 3 mars 1969 à 15 heures 30 précisément, qu’Henri Charrière est introduit dans le vaste bureau de Robert Laffont.
Le contact est immédiat entre ces deux hommes que tout oppose.
L’auteur est impressionné par l’allure et la classe de cet homme calme et cultivé aux manières de diplomate.
Il est séduit par son allure de grand seigneur, par la prestance qu’il dégage.
L’éditeur, lui, tombe tout de suite sous le charme de ce personnage atypique qui le tutoie d’emblée alors que plus personne ne le fait depuis longtemps, de cet homme au caractère si fort, au charisme si puissant.
Lui qui, pourtant, a déjà rencontré beaucoup d’auteurs dans sa vie, a rarement vu quelqu’un ressembler d’aussi près à son livre.
Il estime d’emblée qu’il existe bien une osmose entre l’homme et son manuscrit.
Le premier contact est excellent et Robert Laffont confirme à Henri Charrière qu’il a adoré son ouvrage, tant sur le fond que sur la forme, qu’il ne faut surtout pas le réécrire, mais simplement le corriger de façon soutenue en convertissant certains hispanismes trop obscurs, certaines confusions de sens, et en effectuant certaines coupures de passages jugés trop longs.
S’il est indispensable qu’il soit associé à ce travail, il se fera sous la responsabilité de Jean-Pierre Castelnau, avec l’appui du service de correction de la maison d’édition.
« Il portait un petit chapeau, il était massif, plein de vie.
Il avait gardé un accent marseillais très prononcé.
D’emblée, il m’a tutoyé. En trois minutes, nous étions comme des frères.
Charrière, c’était un personnage de roman, plus vrai que nature ! »
Robert LAFFONT, Le Parisien du 27 octobre 1992.
Le contrat signé, un nouveau rythme de vie extrêmement chargé commence pour Henri Charrière : corrections et rendez-vous littéraires et journalistiques.
Il est reçu quelques jours plus tard au domicile de Robert Laffont pour un déjeuner mémorable dont il se souviendra jusqu'à la fin de sa vie.
Ce repas, donné en son honneur à Neuilly, dans une magnifique villa en bordure du bois de Boulogne, l’introduit d’un coup dans le monde des lettres et de la pensée, parmi les intellectuels les plus renommés de la capitale.
Ce repas marque aussi le départ d’une relation proche entre les deux hommes, que rien n’entamera jamais. S’il est peut-être excessif de parler d’amitié, on peut sans risque parler d’une relation privilégiée faite à la fois de respect, de loyauté, d’une certaine admiration réciproque.
Ce repas est l’amorce d’un succès qui restera dans l’histoire, mais qui, pour l’heure et Henri Charrière, présente bien d’autres saveurs que celles des plats présentés. Celles de la reconnaissance, de la réhabilitation, peut-être même d’une certaine forme de vengeance.
Une fois cependant, un incident éclate dans le bureau de Robert laffont.
Celui-ci veut changer le titre qu’il ne trouve pas bon : « Les chemins de la pourriture. »
Il propose à Henri Charrière le titre de : PAPILLON.
L’effet est immédiat chez l’auteur qui rentre dans une grande colère, vexé d’un titre qui lui rappelle trop ses années de jeunesse et de dérive et qui ne reflète en rien son témoignage sur l’enfer du bagne.
Il faudra toute la diplomatie de l’éditeur pour le calmer et lui demander d’y réfléchir plus sereinement.
Après s’être entretenu avec Rita et d’autres de ses proches, il accepte enfin ce nouveau titre.
« C’est moi qui ai trouvé le titre PAPILLON.
Quand je l’ai suggéré, j’ai cru qu’il allait me gifler.
PAPILLON, ça lui paraissait dérisoire, en comparaison de son titre à lui : « Les Chemins de la pourriture. »
Moi, je défendais mon point de vue en objectant :
- C’est beau, ça fait rêver.
C’est le tatouage qu’il portait sur la poitrine qui m’avait inspiré.»
Robert LAFFONT, Le Parisien du 27 octobre 1992.
Le livre PAPILLON , préfacé par Jean-François Revel, édité sous l’appellation « récit », est le premier livre d’une nouvelle collection intitulée « Vécu ».
Il sort en librairie le 15 mai 1969.
Si Robert Laffont avait bien pressenti le succès de l’ouvrage, il n’imaginait pas l’ampleur de celui-ci. C’est un succès immédiat, fulgurant, monumental.
Les imprimeurs ont beaucoup de mal à répondre à la demande et le livre va pulvériser tous les records au cours de cette année et des années suivantes.
Après une débauche d’éloges à sa sortie, y compris par des personnalités littéraires de premier plan, PAPILLON, contesté sur le plan historique et donc sur sa dénomination de « récit » et de « Vécu », subit d’un coup les foudres des critiques.
Assumant parfaitement son choix et toujours loyal avec son auteur, Robert Laffont, tout au long de sa vie, tant du vivant d’Henri Charrière qu’après sa mort, montera souvent au créneau pour le défendre.
Henri CHARRIERE et Robert LAFFONT à l’hôtel Lutécia
D’abord face à d’anciens bagnards, dont Charles Hut, qui contestent les écrits d’Henri Charrière :
« Depuis qu’il est célèbre, Charrière est harcelé par une série de gens qui tentent de gagner un peu d’argent sur son dos de toutes les manières possibles.
Quand j’ai décidé la publication de son livre, je ne suis pas parti au hasard : j’ai pris mes renseignements sur l’homme et sur sa vie.
Hut déclare qu’en trente ans de bagne, il n’a pas connu Charrière.
C’est possible.
Pour moi, ils racontent tous deux des histoires de bagne, cela prouve qu’ils y sont allés l’un comme l’autre, et c’est tout.
Mais d’un côté, il y a un ouvrage de talent, de l’autre il n’y a rien. »
Ensuite face à certains journalistes qui pensent qu’Henri Charrière n’a pas écrit lui-même son livre :
« … à l’opposé, PAPILLON a été, en 1969, un succès colossal…
Ce fut une très belle aventure, couronnée par un succès phénoménal…
C’est Jean-François Revel qui me l’a apporté.
A l’origine, Henri Charrière avait confié son manuscrit à Jean-Pierre Castelnau, qui l’a transmis à Jean-Jacques Pauvert, lequel, à cette époque, était en difficulté.
Contrairement à ce qu’on a raconté très souvent, Castelnau n’a rien écrit.
En vérité, Charrière s’est attribué des aventures qu’il n’avait lui-même pas connues.
Son talent d’écrivain a été de résumer les exploits vécus par d’autres bagnards de Cayenne.
Il voulait intituler son livre « roman », mais je l’en ai dissuadé, préférant l’appellation de « récit ».
Le succès planétaire de « PAPILLON » a été à l’origine de la collection « Vécu ».
Robert LAFFONT, interview accordée en 1999 à François Rivière, journaliste de Libération.
Sur ce sujet, il précisera encore les choses lors d’un entretien en 2003 avec Vincent Didier :
« A cette époque, un livre était un récit ou un roman.
Il n’existait pas l’appellation qui existe aujourd’hui et qui serait la seule à convenir pour ce livre, à savoir: « roman autobiographique » ou « biographie romancée ».
Au vu de ce que je savais, et même si je devinais qu’il n’avait pas tout vécu, j’ai décidé de l’appeler «récit ».
Je porte donc aussi la responsabilité des polémiques qui ont suivi.
Mais si c’était à refaire aujourd’hui, et sans avoir l’appellation exacte de « roman autobiographique », je l’appellerais à nouveau «récit», car PAPILLON est tout ce qu’on veut, sauf un roman ! »
A la sortie du livre BANCO, dans sa lettre aux lecteurs N° 130 de novembre- décembre 1972, Robert Laffont s’exprime ainsi :
« BANCO est une réponse claire et savoureuse à tous les doutes orchestrés par la jalousie.
Il complète et explique PAPILLON, son enfance, les raisons de sa rébellion et de sa chute, sa révolte devant une peine injuste et sa hantise de la liberté pour la vengeance.
Mais c’est aussi la lente et pittoresque ascension d’un homme à qui l’amour d’une femme redonna la dignité jusqu'à l’extraordinaire revanche que constitue le succès de son récit.
Comme j’ai participé à cette dernière partie du livre - il est rare, pour un éditeur, de se voir devenir personnage d’un de ses auteurs – je peux savourer avec joie l’art de conteur de Charrière.
J’espère que la majorité des lecteurs de PAPILLON partagera avec nous notre goût pour ce livre aussi captivant qu’humain et aura l’audace d’avouer, sans pudeur, son plaisir. »
De façon plus générale, il apporte encore ce témoignage dans sa biographie « Une si longue quête », éditée en 2005 aux éditions Anne Carrière :
« Je ne me suis toujours pas habitué au mouvement de flux et de reflux qui caractérise l’attitude des médias lorsqu’un éditeur a la chance de connaître un immense succès comme celui de PAPILLON d’Henri Charrière, en 1969, dont j’avais racheté les droits à Jean-Jacques Pauvert, alors en difficulté.
La presse a commencé par promouvoir ce livre avec enthousiasme.
Chaque journal, se voulant le découvreur d’un phénomène, en a dit le plus grand bien, jusqu'à ce que le chiffre de vente se mette à dépasser les plus forts tirages des commentateurs eux-mêmes.
Le démarrage a été foudroyant, l’imprimeur ne pouvait plus suivre. A la fin de l’année, nous dépassions largement le million d’exemplaires.
Les traductions dans toutes les langues, plus le film dans lequel Steve Mc Queen a endossé le rôle du héros, tout cela a semé une sorte de folie dans la maison.
Charrière, personnage haut en couleur, boute-en-train, menait son succès tambour battant comme s’il n’avait connu que ça dans la vie.
Il ajoutait une dimension rocambolesque à la démesure de sa renommée…
… Il donnait du panache à tout ce qu’il faisait et m’amusait beaucoup.
Ma collection « Vécu », dans laquelle nous avons regroupé expériences et témoignages personnels, est née de PAPILLON, cette aventure éditoriale sans précédent.
Mais quelle a été alors l’attitude de la presse qui avait salué si magnifiquement la sortie du livre ?
Volte-face spectaculaire : elle a éreinté l’auteur et son éditeur sitôt que le succès phénoménal a excité les jalousies.
François Mauriac, qui avait écrit un article dithyrambique dans Le Figaro à la parution du livre, a publié quelques mois plus tard dans le même journal un papier exprimant son repentir sur son appréciation première.
On a subitement dit du mal sur le style du livre et l’on a fait passer son éditeur pour un profiteur.
Plus de trente-cinq ans après, un seul mot me monte aux lèvres pour qualifier ce comportement : monstrueux !
Je n’arrive toujours pas à comprendre que la jalousie l’emporte sur le jugement sain.
J’attends que quelqu’un de crédible dise la réalité du métier. »