Robert LAFFONT
Quelques jours seulement après avoir décidé de créer ce site, nous apprenions la mort de M. Robert LAFFONT.
Né à Marseille le 30 novembre 1916 dans une famille bourgeoise et catholique, il devint orphelin très tôt, sa mère décédant en 1918 de la grippe espagnole.
Son père, officier de marine et directeur de la Compagnie Générale Transatlantique, se remariera assez vite. Le jeune Robert sera donc élevé par une belle-mère sévère, le contraignant parfois à s’affirmer, voire à s’opposer.
Brillant, il intègre plus tard HEC, puis passe une licence de droit pour devenir avocat.
Mais la guerre le mobilise comme officier à la frontière italienne dans l’armée des Alpes en 1939.
C’est donc un peu plus tard, et par hasard, qu’il intègre le monde de l’édition.
D’abord dans sa ville natale, en créant sa propre maison en avril 1941, avec pour emblème un dauphin « portant sur son dos le poète Arion sauvé par ses soins ».
Son premier livre est « l’Œdipe roi de Sophocle », bientôt suivi par des romans et des recueils de poésie.
A la fin de la guerre, Robert Laffont s’installe à Paris et crée la célèbre collection de littérature étrangère « Pavillons ».
Il a très vite de l’intuition, un véritable don pour dénicher les livres à succès et sa maison d’édition installée d’abord rue de l’Université avant de l’être place Saint-Sulpice, est vite reconnue pour produire des best-sellers.
Les plus connus sont les suivants :
Le Sacrifice du matin, de Bénouville, sera son premier « cent mille » en 1946.
Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati en 1949.
Le jour le plus long, de Cornélius Ryan en 1959.
Paris brûle t-il ? de Dominique Lapierre et Larry Collins en 1964.
L’attrape- cœur, de JD Salinger en 1967.
Le Maître et marguerite, de Boulgalkov en 1968.
Le premier cercle, de Soljenitsyne en 1968.
Cette nuit la liberté, de Dominique Lapierre et Larry Collins en 1976.
Mais son plus gros succès est « Papillon » d’Henri Charrière, publié en 1969.
Phénomène historique avec plus de 11 millions de livres vendus à travers le monde, dont 2 millions vendus en France.
Traduit dans plus de 15 langues, il est à l’origine du film du même nom sorti en 1973 avec Steeve Mc Queen et Dustin Hoofmann.
Ses succès provoquent quelques tensions dans le monde feutré de l’édition parisienne, qui reproche souvent à cet éditeur classé comme « le plus américain des éditeurs » de faire de la littérature populaire.
Il s’en défend et affirme simplement promouvoir une édition ouverte, diverse et éclectique.
« Le livre est une chose, la littérature une autre, et c’est pour le livre que je me bats.
La critique méprise certains genres en dehors du polar, accepté parce que publié chez Gallimard : mais aucun n’est mauvais…
C’est pour ça que j’ai fondé la maison sur des collections : on ne prend personne par surprise. »
Robert LAFFONT
« J’avais la conviction, depuis l’adolescence, que le plus beau cadeau que l’homme avait fait à l’homme était le livre car il pouvait l’aider à mieux se connaître, à enrichir sa solitude par la rencontre
de toutes les vies qu’il ne vivrait jamais, à affiner sa réflexion. Malgré la multitude d’inventions de notre siècle pour égayer le parcours d’une vie, aucune ne me semblait plus complète et plus diverse que celle-là
pour répondre à nos interrogations et faire écho, dans l’intimité de notre voix intérieure, à notre besoin d’approcher le mystère de la vie.»
Robert LAFFONT, Une si longue quête, 2005.
Pourtant, ses succès ne l’empêchent pas d’avoir, à certaines périodes de sa vie, d’importantes difficultés financières, l’obligeant par exemple à s’associer durant un temps avec l’éditeur René Julliard.
Cet humaniste d’une immense culture fait régner dans sa maison tout au long de sa carrière un véritable esprit de famille, une « culture Laffont ».
En 1991, il célèbre son demi-siècle éditorial par une manifestation littéraire et festive fastueuse place Saint-Sulpice à Paris.
Il prend sa retraite en 2004, tout en restant président d’honneur des éditions Robert Laffont.
Sur le plan personnel, Robert Laffont eut cinq enfants de quatre mariages différents.
Trois de ses enfants travaillent aujourd’hui dans le monde de l’édition :
Anne Carrière, éditrice des éditions du même nom.
Isabelle, directrice de JC Lattès.
Laurent, directeur éditorial chez JC Lattès.
« Comme le millefeuille est fait de superpositions de pâte feuilletée, ma vie ajoute, les uns sur les autres, des pans entiers d’existence enrichie par la présence de compagnes qui ont compté dans ma vie.
Voilà pourquoi je ne me compare pas à un cœur d’artichaut. On jette les feuilles du cœur d’artichaut tandis que, dans le millefeuille, les strates s’ajoutent les unes aux autres pour faire l’entier du gâteau. Hélène l’a accepté généreusement.»
Robert LAFFONT, Une si longue quête, 2005.
A la fin de sa vie, Robert Laffont s’étonne encore de la richesse de celle-ci, et porte un œil critique sur l’édition d’aujourd’hui :
« J’ai une grande satisfaction, rien qu’à jeter un coup d’œil sur ma bibliothèque où de si nombreux volumes portent mon logo : il m’apparaît que j’ai été un lien, grâce aux livres, entre des milliers de lecteurs d’âges divers,
situés dans des lieux différents à des époques distinctes. Au soir de ma vie, la palette des émotions que j’ai connues est si bigarrée, les ombres et les lumières si contrastées parfois, si nuancées par ailleurs, que je cède
encore et toujours à l’émerveillement».
Robert LAFFONT, Une si longue quête, 2005.
« Les combats ne sont plus les mêmes. On est entré dans l’ère des médias. Les choix de l’éditeur portent moins sur des manuscrits que sur des projets suscités en fonction de leur capacité médiatique.
C’est le temps, surtout, qui n’est plus le même. Le métier tel que je le pratiquais consistait à donner du temps à l’œuvre, à l’auteur. Plus il raccourcit, plus on fait de l’édition quelque chose qui ressemble à la presse,
qui a l’air d’être le même métier et qui n’a plus le même visage. »
Robert LAFFONT.
Robert Laffont aura publié dans sa vie plus de 10 000 titres et aura vu passer dans sa maison la plupart des éditeurs d’aujourd’hui. Il était donc considéré et surnommé depuis plusieurs années par ce milieu comme « Le grand-père de l’édition française. »
Cet éditeur, qui aura incarné de façon magistrale l’édition française de la seconde moitié du vingtième siècle, est décédé le 19 mai 2010 à Neuilly, à l’âge de 93 ans.
Sa vie en 10 dates :
- 30 novembre 1916 : Naissance à Marseille.
- 1941 : Fonde à 24 ans sa maison d’édition dans sa ville natale, alors en zone libre, avant de poursuivre son activité à Paris en 1945.
- 1949 : Publie « Le Désert des Tartares » de Dino Buzzati.
- 1964 : Publie « Paris brûle t-il ? », de Dominique Lapierre et Larry Collins.
- 1969 : Publie « Papillon », d’Henri Charrière.
- 1977 : Achète le « Quid » et crée la collection « Bouquins ».
- 1991 : Célèbre son demi-siècle éditorial place Saint-Sulpice à Paris.
- 2004 : Prend sa retraite. Reste Président d’honneur de sa maison d’édition.
- 2005 : Publie ses mémoires, « Une si longue Quête ».
- 19 mai 2010 : Décès à Neuilly.
A force de voir et de côtoyer des auteurs, Robert Laffont s’est essayé lui aussi à l’exercice délicat de l’écriture, et ce à quatre reprises, toujours pour des souvenirs et des mémoires :
- « Editeur : un homme et son métier » en 1974.
- « Léger étonnement avant le saut » en 1996.
- « Les nouveaux dinosaures » en 2003.
- « Une si longue quête » en 2005.