Sa biographie
C’est en 2002 que j’ai entrepris un travail de recherche sur Henri Charrière.
A vrai dire, je pensais le réaliser de façon assez décontractée, seulement sur quelques mois et simplement pour avoir les réponses aux questions que je me posais depuis longtemps sur le personnage.
Je ne savais pas vraiment où j’allais….
J’ai vite compris qu’il me faudrait beaucoup plus de rigueur, beaucoup plus de temps aussi, infiniment plus de temps… pour mener à bien cette enquête.
Il m’a finalement fallu y consacrer tout mon temps libre, soirées, fin de semaines, intégralité des congés, et ce pendant plus de trois ans, pour mener à bien ce projet.
Car travailler sur une légende comme Henri Charrière demande un investissement total, exige autant de méthode que de passion…
J’ai bien sûr reconstitué son parcours, même si ce n’était pas le plus difficile puisque d’autres s’en étaient déjà chargés avant moi, tout au moins pour certaines parties de sa vie.
Non, le plus difficile a été de connaître l’homme Henri Charrière, de bien le cerner, de le comprendre en profondeur.
Cette recherche a commencé par l’étude soutenue de ses deux ouvrages ainsi que ceux de ses détracteurs, et par la lecture de tous les articles de presse le concernant entre 1930 et 1933 et bien sûr entre 1969 et 1973.
J’ai pris connaissance de nombreux éléments de son dossier de Police, ainsi que celui des archives de l’Administration Pénitentiaire.
J’ai tenté d’apprendre, autant par la littérature que par des entretiens avec des historiens ou des enfants de surveillants, ce qu’était véritablement le bagne de Guyane.
Mais j’ai compris que si cette approche était importante, nécessaire, elle restait cependant très insuffisante.
Je n’ai donc pas eu d’autres choix que de réaliser un travail de fond, d’aller aux sources, de suivre ses pas de la naissance à la mort.
De sa famille aujourd’hui dispersée aux quatre coins de France à ses amis d’enfance, compagnons de jeux des rives de l’Ardèche ou partenaires des terrains de rugby, en passant par d’anciennes demoiselles de quatre-vingt-dix printemps
qui se souvenaient encore avec émotion des valses dansées avec lui, j’ai retrouvé son tout premier cercle.
J’ai aussi fait la connaissance de la famille de sa compagne, Rita Ben Simon, de celle du Docteur Guibert-Germain, celui qui l’avait soigné au bagne, d’anciens clients du Scotch-club ayant appartenu dans leur jeunesse au milieu français de Caracas.
Enfin, M. Robert Laffont m’a livré non seulement son avis d’éditeur sur le succès hors- norme du livre « PAPILLON », mais aussi nombre d’histoires ou d’anecdotes sur l’aventure éditoriale partagée avec Henri Charrière.
Parce qu’ils comprenaient mon travail totalement désintéressé, ma motivation guidée par le seul souci de vérité, ma démarche respectueuse, ils m’ont tous fait confiance et m’ont confié à la fois leurs témoignages et leurs archives.
Je ne les remercierai jamais assez.
Au fil des mois et des rencontres, ce n’était plus seulement un travail de recherche.
C’était une immersion en profondeur dans le temps et dans la peau d’un homme que je finissais par connaître de mieux en mieux, souvent davantage que tous ceux qui m’en parlaient puisqu’ils n’en avaient tous, à leur place et à une période déterminée, qu’une approche partielle, qu’une connaissance limitée.
J’ose dire que j’ai pensé ma mission terminée lorsque j’ai eu la conviction que je connaissais Henri Charrière davantage que ses proches, et sans doute mieux qu’il ne se connaissait lui-même !
Et c’est seulement là, comme l’avait pressenti M. Robert Laffont quelques mois plus tôt, que l’écriture de sa biographie s’est imposée.
Un an d’écriture pour restituer le résultat de ces années de recherche.
Si mon livre est incontestable sur le plan historique, que ce soit sur la chronologie et le déroulement des évènements, sur la précision des noms, des lieux et des dates, il fait néanmoins un portrait positif et sympathique d’Henri Charrière.
Tenu à la plus stricte rigueur sur l’objectivité des faits, je me suis en effet autorisé à exprimer mes sentiments sur ce que je pense de l’homme.
Le portrait que j’en dessine est forcément personnel, donc subjectif.
Je l’assume totalement.
Henri Charrière est devenu, avec Guillaume Seznec et quelques autres, l’emblème du bagne de Guyane, et aussi celui du monde de l’édition et des best-sellers de la seconde moitié du vingtième siècle.
A ces titres, il fait dorénavant partie de notre histoire.
Avec cette unique biographie, « PAPILLON LIBERE », j’ajoute la dernière pierre à cet édifice monumental.
Puisse t-elle le libérer à jamais des souffrances passées, des polémiques désormais inutiles, et le restituer enfin dans sa vérité, à la place qu’il mérite.
Vincent DIDIER.
Parce que son éditeur, M. Robert Laffont, a vécu avec Henri Charrière une aventure littéraire et médiatique extraordinaire, parce que ma recherche le ramenait aux heures les plus glorieuses de sa maison, parce qu’il a été le premier
à lire et à apprécier « PAPILLON LIBERE »,
le « grand-père de l’édition française » m’a fait l’immense honneur d’en écrire la préface :
Préface de PAPILLON LIBERE par Robert LAFFONT :
« C’est avec joie que j’ai accepté de présenter au public « Papillon libéré » de Vincent Didier.
Dans ma vie, Henri Charrière a occupé une place très personnelle ; je n’ai jamais vécu avec un autre auteur une si étrange aventure.
J’ai reçu un choc en lisant son manuscrit, que m’avait apporté Jean-François Revel, et j’étais sûr, en l’éditant, de présenter au public un livre au ton différent.
Papillon ne devait pas venir signer son contrat, car son délai de prescription n’était pas encore terminé, à quelques semaines près, et pourtant il a pris le risque de venir en France, tellement cette signature comptait pour lui.
Lorsqu’il est apparu devant moi, j’ai souri, car il représentait le personnage exact que mon esprit avait imaginé.
Il souriait aussi tout en gardant sur sa tête un petit feutre porté incliné.
Il m’a aussitôt tutoyé et aucune barrière ne s’est dressée entre nous : nous pouvions parler de tout.
Notre entente a merveilleusement marché jusqu’au jour où je lui ai dit que son titre Les chemins de la pourriture ne me paraissait pas de nature à attirer un grand nombre de lecteurs, car il me semblait déjà trop moralisateur.
Il y tenait pourtant beaucoup mais consentit à ce que je cherche de mon côté un titre plus approprié.
Quelques jours plus tard, je lui proposais Papillon.
Je fus brusquement surpris par le regard féroce qu’il me lança.
Il lui semblait que je ridiculisais ainsi son ouvrage et que donc je n’avais rien compris.
Je lui ai demandé de faire un test auprès de ses amis ; quelques temps après, il est revenu en me disant : « Après tout, ils ont trouvé que Papillon était beaucoup plus public que Les chemins de la pourriture, alors, tant pis, je capitule. »
La publication du livre fit sensation.
Tous les journaux, de gauche comme de droite, le présentèrent comme un évènement.
Les ventes commençaient à s’emballer lorsque Paris Match publia un large reportage sur le bagne vu par Papillon.
Ce fut impressionnant, les ventes s’envolèrent, et comme nous étions en plein été, nos imprimeurs habituels en vacances, notre service technique a dû faire des miracles pour répondre à toutes les demandes.
Pendant l’été, l’ouvrage passa à un million d’exemplaires vendus, mais à la rentrée, le paysage changea.
Un tel succès paraissait indécent à tous ceux qui vivaient pour les livres : auteurs et critiques.
Et les mêmes qui l’avaient porté aux nues commencèrent à le critiquer et à l’attaquer sur tous les plans.
Je n’ai jamais assisté à un retournement aussi spectaculaire engendré par la jalousie d’un succès dépassant tous les autres.
Qui était donc Henri Charrière ?
Il essaya de s’expliquer en publiant Banco dont la critique tint très peu compte. Il eut ensuite une revanche spectaculaire avec le film dans lequel Steve Mc Queen a endossé le rôle principal. Dans mon livre Une si longue quête ( Editions Anne Carrière, 2005 ) je raconte dans quelles circonstances nous sommes allés à New York signer le contrat.
Charrière, personnage haut en couleurs, boute-en-train, menait son succès tambour battant, comme s’il n’avait connu que ça toute sa vie.
Il ajoutait une dimension rocambolesque à la démesure de sa renommée.
Pour aller signer un contrat à New York avec le producteur qui envisageait de porter son aventure à l’écran, j’ai fait prendre des places d’avion comme d’habitude, mais lorsqu’il les a reçues, il s’est offusqué…
Avec sa faconde méridionale et ses grands gestes, il a rendu son billet à ma secrétaire : « Tu crois, petite, que Charrière voyage en classe économique ? Veux-tu les changer pour des premières ! »
Une fois dans notre cabine capitonnée, j’ai vu avec amusement mon auteur, enchanté, s’installer à sa place -que l’allée centrale séparait de la mienne- et se faire choyer par les hôtesses de l’air.
Il se trouve que mon voisin semble de fort mauvaise humeur.
Je le laisse marmonner sans rien pouvoir faire pour m’en délivrer, jusqu'à ce que, tourné vers moi, il me dise :
« Vous avez de la chance, monsieur, de pouvoir voyager à mes côtés.
J’en connais qui paieraient très cher le fait de passer quelques heures avec moi ! ».
Là-dessus il se nomme et donne son titre de Président de Gulf and Western, une des grosses sociétés pétrolifères des Etats-Unis, ce que j’ignore.
Déçu par mon manque de réaction, il ajoute :
« Nous contrôlons de nombreuses sociétés, dont la Paramount. »
Voilà qui me stimule, je me présente à mon tour, Robert Laffont, éditeur.
Brusquement, il me répond :
« Vous tombez bien, ma femme est française et elle était plongée dans un livre intitulé Papillon lorsque je suis parti.
L’histoire la passionnait tellement que je lui ai promis d’essayer de joindre son auteur et d’acheter les droits cinématographiques mais je n’ai pas eu le temps…
Dites moi ce que je peux faire pour le rencontrer… »
Faisant mine de réfléchir, je lui réponds que je vais tout mettre en œuvre pour le satisfaire et, en me levant, lui donne rendez-vous un quart d’heure plus tard au bar de l’avion.
Je préviens Charrière et nous voilà tous deux accoudés au bar, bientôt rejoints par mon voisin.
Je n’oublierai jamais son air interloqué lorsque j’ai fait les présentations.
Nous avons passé la fin du voyage ensemble et avons été invités à nous rendre chez lui.
En descendant de la passerelle à l’aéroport de New York, Charrière se tourne vers moi et me lance avec son accent puissant et gouailleur : « Alors, couillon ! Tu crois que c’est en classe économique qu’on l’aurait rencontré, celui-là ? »
Il donnait du panache à tout ce qu’il faisait et m’amusait beaucoup.
Lorsque Vincent Didier m’a parlé de son projet d’ouvrage, je l’ai vivement encouragé à l’écrire.
J’avais très envie d’en savoir plus sur ce personnage que j’avais accompagné quelques années, mais dont je n’avais pas mesuré toutes les facettes.
Et c’est pourquoi je suis si heureux de l’existence de Papillon libéré, car je pense que Vincent Didier a fait un travail surprenant et enquêté minutieusement, sans aucun parti pris.
J’ai pu ainsi avoir la véritable clé de ce personnage que j’avais jugé très attachant et qui devint, après l’étude de Vincent Didier, un être complet, très divers, et finalement très touchant. »
Préface de PAPILLON LIBERE par Robert LAFFONT.
Sur son enfance :
« Quelques semaines seulement après la rentrée des classes, par un dimanche après-midi d’ennui, Henri, qui joue seul devant les portes de l’internat, voit arriver par la route montant de la gare d’Aubenas, un cortège très sombre
où il reconnaît son père, ses oncles et tantes.
Un cortège qui s’approche doucement vers lui.
Un flottement dans l’espace, un temps qui se ralentit, un cœur qui palpite et qui semble s’arrêter, des regards éperdus qui se croisent sans se voir, son père qui s’avance, qui le prend dans ses bras et lui dit :
- Elle est morte en prononçant ton nom.
Cette fois, le temps s’arrête, le monde bascule. Il n’y a plus rien, qu’une douleur insoutenable, incroyablement aiguë, un fardeau impossible à porter.
Henri s’évanouit dans les bras de son père.
Marie-Louise, décédée le 7 octobre 1917 à Lanas, seule et sans avoir pu revoir son époux et ses enfants, est enterrée dans le cimetière de ce village.
Elle laisse un mari âgé de quarante et un ans et trois enfants. Yvonne, Hélène et Henri ont respectivement quatorze, treize et onze ans.
Mais les réalités ne seront plus jamais les mêmes, Henri n’a pas onze ans. Henri n’a plus onze ans. Henri n’a plus d’âge. Sa mère est bien partie avec lui, celui d’avant, celui du temps du bonheur.
En enterrant quelques jours plus tard Marie-Louise, personne alors ne se doute qu’on enterre aussi et à tout jamais l’enfance et l’innocence de son petit Henri. »
Extrait de PAPILLON LIBERE.
Sur le bagne :
« Mais l’immense et maudit sablier arrive au bout, et, le 18 septembre 1937, soit deux ans jour pour jour après son entrée, Papillon quitte sa cellule et le quartier disciplinaire de la Réclusion.
Totalement ébloui par le soleil, après seulement une cinquantaine de mètres de marche, il est obligé de s’arrêter pour ne pas s’évanouir.
Il repart lentement, après s’être habitué à la lumière du jour. Il a gagné son pari, il est bien sorti vivant de la « mangeuse d’homme » !
Par contre il ne sait pas, et il ne saura sans doute jamais, que cette coupure d’avec le monde des hommes et de la nature, que cet isolement forcé à l’ombre du jour, que ces milliers d’heures passées dans un monde intérieur,
que cette faculté de dédoublement pour survivre, ont modifié en profondeur et à jamais la perception des choses et de sa propre vie.
Bien sûr, avant la réclusion, il y avait cette faille profonde et secrète, cette souffrance en partie inconsciente liée au tiraillement entre les leçons données par ses parents et ce qu’il en a fait, entre l’enfant qu’il était et l’adulte
qu’il est devenu, entre son appartenance sociale modeste et honnête et le milieu auquel il appartient désormais.
C’était un combat intérieur difficile à vivre.
La Réclusion a creusé et élargi la faille, toujours plus loin, toujours plus profondément jusqu'à l’engloutir et le perdre, ou plutôt, le faire renaître autrement, au cœur d’un monde dont il est désormais le héros.
Puisque la vie a voulu qu’il ait perdu la place qui était la sienne dans sa famille et son milieu, mais toujours conscient d’être quelque part cet enfant unique et incomparablement aimé, il devient un aventurier héroïque, admiré par tous,
fortement respecté des hommes, tendrement aimé des femmes.
Le passé, le présent, le futur sont désormais vécus dans une autre dimension, inaccessibles à ceux qui n’ont pas souffert. Tout est grandi, embelli et magnifié, à commencer par sa propre vie.
Puisqu’il faut mettre des mots sur les choses, la médecine et plus précisément la psychiatrie appelle ce phénomène la « mythomanie ».
Pour Papillon, cette compagne est née dans la souffrance des cachots de la Réclusion de l’île Saint-Joseph.
Fidèle et discrète, elle l’accompagne maintenant jusqu’au bout, car c’est elle qui lui a permis de survivre à l’enfer ! »
Extrait de PAPILLON LIBERE.
Sur son livre PAPILLON :
« Il va écrire, écrire et écrire des heures durant, le jour, la nuit, dans son bureau, à la terrasse d’un café, dans son appartement.
Il laisse toute l’intendance à Rita pour ne se consacrer qu’à l’écriture. Les mots glissent sur le papier, les pages se noircissent.
Il écrit sa vie comme il l’a vécue, comme il l’a rêvée dans ses cachots humides de la Réclusion, comme il se l’est construite et comme il la raconte depuis quinze ans.
Ces lépreux, qu’il connaît bien pour les avoir rencontrés en Guyane ou ailleurs, il va cette fois vivre avec eux, le temps de se faire donner un bateau pour sa première cavale.
Et les Indiens, ces Indiens dont il est devenu l’ami à Maracaibo, lui qui a été le premier, le seul à les comprendre et à les approcher dans cette chaîne de montagne de la Sierra de Périja, il va maintenant partager leur quotidien une
année entière, toujours dans cette même évasion, vivre ses journées de pêche aux perles, ses nuits entre deux jeunes sœurs belles et ardentes : Lali et Zoraïma.
Pour sa deuxième cavale, il part cette fois de l’île du Diable. Il la connaît bien, il y a vécu.
Il se remémore parfaitement la côte pour l’avoir longée et pour s’y être enlisé des heures durant, pensant mourir à chaque instant.
Cette traversée entre île et continent, mille et mille fois rêvée, aujourd’hui il la revit vraiment.
Il ressent tout profondément : les risques, la fatigue, l’épuisement, les odeurs de l’océan et de ses rives, la chaleur suffocante du soleil implacable.
Nul autre que lui ne peut raconter de manière aussi véridique cette incroyable traversée dont il ne sait plus toujours s’il ne l’a vécue qu’en rêve ou s’il y était réellement, tant il se souvient précisément de toute cette aventure.
Pour le reste, tout le reste, ces longues années de détention sur les îles, il n’en est plus seulement le témoin, il devient l’acteur principal de toutes ces histoires qui font le bagne et ses légendes.
Au fil des pages, son histoire se mêle à celle du bagne et il devient lui, Papillon, le bagne tout entier.
Il devient aussi écriture, tant son être ne fait plus qu’un avec la plume. Tel un peintre, mais avec ses outils qui pour lui sont les mots, il dessine le tableau de cette fresque impressionnante des bagnes de Guyane…
… Parce que son support est extrêmement vaste, son vécu personnel impressionnant, ses souvenirs précis, son imagination importante, son verbe haut et son souffle puissant, il possède sans vraiment s’en rendre compte
l’alchimie unique et complexe à la réalisation et au succès d’une œuvre littéraire. »
Extrait de PAPILLON LIBERE.