henri Charriere en Ardeche

PAPILLON en Ardèche



C’est en septembre 1969 qu’Henri Charrière se prépare pour le périple le plus dur, le plus fort, le plus émouvant qui soit, le voyage difficile et rêvé de son retour en Ardèche.

Installé depuis quelques jours avec Rita chez une nièce à Saint-Priest dans le Rhône, il décide d’effectuer ce pèlerinage avec elle et les siens.

Lui qui s’était souvent imaginé revenir au pays vainqueur et triomphant dans l’automobile la plus luxueuse et la plus mode du moment, il s’amuse de le vivre bien différemment, entassé à six dans une 204 conduite par son neveu.

Ils descendent la vallée du Rhône jusqu’au Pouzin, puis prennent la direction d’Aubenas par cette route pittoresque et sinueuse passant par Privas et le col de l’Escrinet.
Au somment du col, d’où l’on découvre le panorama enchanteur de la campagne albenassienne, son neveu arrête la voiture pour permettre à son oncle de se réapproprier doucement ces paysages rêvés pendant quarante-deux ans !
Puis, c’est la descente de la vallée vers Pont-d’Ucel.

Henri, qui est attendu dans ce village par deux journalistes locaux, M. Paulet, directeur de l’agence du « Dauphiné- libéré » à Aubenas et André Griffon, correspondant de « La Tribune », fait une première halte au café pour les retrouver.


henri Charriere en Ardeche L’entretien terminé, ils partent tous pour la maison de son enfance, l’école primaire publique de Pont d’Ucel.
Henri retrouve sans hésiter le chemin. Il longe la ruelle bordée de murs de pierre et aperçoit de l’autre côté un figuier.
Il le regarde et s’écrie :

« On chapardait les figues et, pour les attraper, on posait les pieds et les mains là et là.»

Tout le monde s’arrête stupéfait : les encoches existent encore !


Les voici maintenant devant l’école, belle et simple bâtisse de pierre datant de la Troisième République.

Henri ouvre le portail de la cour, et d’une voie émue, dit :

« Mais où est le mimosa ? »

Une personne lui répond :

« Il a gelé il y a quelques années. »


henri Charriere en Ardeche Henri s’immobilise un moment.

Il se remémore d’un coup mille et mille souvenirs de son enfance.

Toute sa vie défile : aventures multiples, conquêtes nombreuses, souffrances infinies, morts passées, joies profondes et parfois véritables résurrections.

Sans doute n’a-t-il jamais été aussi ému qu’à ce moment-là.




Pour une fois d’ailleurs, lui qui est si bavard, il ne parle pas, il ne parle plus, il est enfin réuni en une seule et unique personne, de l’enfant gai et espiègle qui riait de ses sottises dans cette cour d’école à ce vieux baroudeur de soixante-trois ans qui la regarde aujourd’hui avec une nostalgie teintée à la fois d’amertume et de bonheur.



Il fait quelques pas dans la cour, passe à l’arrière de l’école et dit doucement en levant les yeux :

« Là, avant, il y avait un grenier ouvert avec des bûches. Les rats s’y promenaient la nuit, ma maman avait peur et je la rassurais. »



« Ma maman avait peur… »

Oui, jusqu'à la fin de sa vie, Henri Charrière appellera toujours ses parents « Mon papa » et « Ma maman. »
A des journalistes qui se moquaient un peu de lui à l’issue d’un interview, qui ne comprenaient pas ce langage enfantin de la part d’un homme devenu pour tous l’incarnation du courage et de la virilité, il répondra qu’il ne peut pas s’exprimer autrement, puisqu’il était encore un enfant lorsqu’il les a définitivement perdus.

Non seulement je trouve cette façon de parler plutôt touchante, mais je pense que nous abordons là l’une des facettes les plus intéressantes du personnage.
Celle de l’innocence et de la poésie.
Car Henri Charrière était en effet, d’abord et avant tout, un enfant !

Et c’est cette caractéristique fondamentale qui explique l’essentiel de son parcours.


henri Charriere en Ardeche
Il arrive enfin devant la porte de la classe, s’arrête un moment avant d’appuyer sur la poignée.



Il rentre doucement, des larmes coulent sur son visage.



Il s’assied un moment à la place d’un écolier et pleure doucement.




Tout d’un coup il se lève, monte sur l’estrade, s’approche du tableau noir, saisit une craie et écrit d’un trait cette phrase extraordinaire qui fait aujourd’hui rêver tant d’enseignants :


« Si j’ai gardé les qualités d’un homme bon, je le dois à l’école primaire.
Gloire aux enseignants.
Papillon. »




henri Charriere en Ardeche

Il pose la craie et quitte la classe dans le plus grand silence.

Une intense émotion étreint la petite assemblée.


henri Charriere en Ardeche Henri sort de l’école et fait quelques pas près du monument aux morts. Il s’arrête et s’écrie en tendant les bras :

« Là, habitait un bon copain, mais il doit être mort maintenant. »

Deux minutes après, on entend une voix grave :

« Qui c’est qui dit que je suis mort ? »

Le copain, un homme robuste, sort de la maison d’en face.
Les deux compagnons d’enfance se regardent quelques secondes avant de s’embrasser.

Puis ils partagent ensemble, autour d’un verre de vin blanc, et sous la tonnelle couverte de vigne vierge adossée à la maison, mille souvenirs des années 1920.

Avant de se quitter, ils immortalisent l’instant par une photographie.




Henri et sa famille refont encore une fois le tour de l’école et des classes. En sortant, parce que la nouvelle de sa présence a maintenant fait le tour du quartier, il discute avec quelques personnes, pose pour des photos, dédicace son livre. Le temps est venu de partir, mais Henri sait qu’il reviendra encore ici durant sa semaine ardéchoise.

Avant que ses neveux et nièces ne repartent chez eux, il s’installe avec Rita dans l’hôtel de l’Orangerie, situé tout près de la place de l’Airette.
Il ne fera rien ce premier soir, trop secoué par les émotions de la journée.

henri Charriere en Ardeche

Les jours suivants vont s’organiser de façon rapide et intense.

Ils sont vécus d’entretiens, de rendez-vous, d’interviews, de déjeuners avec d’anciens copains retrouvés ou quelques notables qui tiennent à le rencontrer.

Il fera enfin la connaissance d’Henri et Germaine Champel, ceux qui ont accueillis si généreusement Rita en 1950 lorsqu’elle recherchait la famille Charrière.
Ceux qui ont tenté en vain de lui obtenir une demande de grâce lorsqu’il résidait à Maracaibo. Ceux, enfin, avec qui il échange une correspondance soutenue depuis tant d’années.

Henri se plaint parfois de ne pas avoir plus de temps pour se promener, pour retrouver les villages, les ruelles et les places des villages où il s’est tant amusé enfant.

Il arrive quand même, entre deux rendez-vous, à faire une escapade dans le parc du casino de Vals, à retourner sans journalistes dans la cour de l’école de Pont d’Ucel, enfin à se recueillir sur la tombe de « sa maman » au cimetière de Lanas.

Mais depuis plusieurs jours, parce qu’il sait que ce sera éprouvant sur le plan émotionnel, il se prépare à cette mission qui l’a aussi mené ici : la séance de dédicaces à la librairie Marquant. Une institution dans la petite cité cévenole.



henri Charriere en Ardeche Ce mardi 9 septembre, une foule impatiente l’attend et fait déjà la queue sur le boulevard Gambetta lorsqu’il arrive à pied à la librairie.

Se côtoient toutes sortes de personnes, celles qui ont lu le livre et qui sont intéressées par une dédicace, des curieux qui tiennent à voir de près celui dont on parle tant en ce moment, mais aussi et surtout tous ceux, anciens voisins, compagnons, amis, maîtresses, qui viennent rencontrer celui qu’on estimait si mal quarante ans auparavant, et qui est devenu un héros.


Tous ceux-là ont un souvenir ou une anecdote à raconter, plusieurs viennent avec des photos.


Pendant des heures, Henri regarde, cherche, scrute, se souvient, rit parfois, retient souvent ses larmes.


Il signe sans interruption durant des heures, avec un mot gentil pour chacun.
Parfois, bouleversé de retrouver d’anciens compagnons avec qui il souhaiterait discuter plus longtemps, il donne de nouveaux rendez-vous pour le soir même ou les jours suivants à l’hôtel.
Bien plus tard, il quitte exténué la librairie, sans se rendre encore tout à fait compte que cette séance de signatures restera longtemps dans les souvenirs et les annales de la cité, avant d’être considérée comme la dédicace du siècle pour le département.


Henri et Rita quittent l’Ardèche en fin de semaine.
Henri est certes fatigué, mais il a l’esprit et le cœur remplis d’émouvants souvenirs.
Il est profondément touché par l’hommage que viennent de lui rendre son village et sa région, plus sensible encore par ces quelques gestes de sympathie ou d’amitié que par les honneurs reçus des grands de la capitale.

Cette Ardèche qui l’avait globalement renié avec son départ au bagne, puis oublié avec les années, lui a fait honneur en ce début d’automne 1969.



A la fin du mois, le 20 septembre précisément, Henri Charrière écrit de Paris une longue lettre à Henri et Germaine Champel. Je vous en livre un extrait :



« …Germaine et toi Henri, comment vous dire que nous sommes confus de toutes ces choses avec lesquelles vous nous avez comblé.
Que le bonheur et la santé continuent de protéger vous et les vôtres, des âmes comme celles que vous possédez sont si rares qu’il faut les arroser des plus belles pensées pour vous chaque jour, pour qu’éternellement vous soyez ceux qui donnent à pleines mains, temps, argent, cœur, et les plus délicates attentions.
Germaine, vous m’avez accompagné jusqu'à Lanas, la tombe de ma pauvre maman, et celle-ci a du dire : « Mon petit, quel bonheur est le tien d’avoir une telle amie. »
Rien, absolument rien ne pourra dans ma vie ternir ou simplement amoindrir les sentiments que je vous porte à tous les deux et les vôtres, ainsi que Rita d’ailleurs qui vous adorent et se joint à moi pour vous dire non pas merci, ce serait trop bête, mais mille et encore mille choses, les plus belles que nos cœurs peuvent murmurer au vent pour qu’il vous les emportent et vous baigne de notre amour… »


Un homme aussi se souviendra longtemps de ce séjour…

Il s’agit d’André Griffon, l’un des deux journalistes qui avait reçu Henri à Pont d’Ucel le jour de son arrivée, avant de le revoir quelquefois au cours de cette semaine.
André Griffon, enseignant, journaliste, romancier, qui a eu la capacité, la sensibilité, en seulement quelques heures, de bien comprendre le personnage. Il relatera ce mémorable retour en Ardèche dans un article qu’il écrira à l’occasion du décès d’Henri Charrière.

De tous les très nombreux articles lus dans le cadre de ma recherche, je pense vraiment que c’est celui d’André Griffon qui est à la fois le plus juste et le plus beau :



« Henri Charrière retournera à sa terre d’Ardèche.
Il fut « Papillon » pour le pire et, aussi, pour le meilleur.

Henri Charrière est mort à Madrid.
Il va retourner pour la dernière fois en Ardèche du Sud où il dormira ce que l’on appelle le dernier sommeil, auprès de sa mère dont il fut le tourment avant qu’elle ne devienne son plus intime remords.
Ainsi, tout finit où tout avait commencé il y a soixante-six ans.

Etrange et étonnant destin que celui qui fut Papillon, léger au temps fou de ses vingt ans et qui le devint pour toujours au temps sage de la soixantaine par l’intermédiaire d’un livre qui demeure un des plus grands best-sellers de ces dernières décades.
Si étonnant et si étrange destin qui partage encore en deux camps opposés ceux qui l’ont connu et ceux qui l’ont lu.
Comme il avait l’habitude de regarder les choses en face, quel qu’en soit le prix, pourquoi ne pas le dire même aujourd’hui ?
Pour les uns, farouches dans leur jugement, il ne fut qu’un truand dont la réussite littéraire et financière est scandaleuse.
Pour les autres, il est un homme qui vécut certes en marge de la société mais qui écrivit un de ces livres que l’on ne peut oublier après l’avoir lu tant il crie la haine et l’amour, la violence et la tendresse, la force vitale et le goût incoercible de la liberté.

Il est vrai qu’il y eut deux Papillon : l’un de nuit, l’autre de jour. Deux visages : l’ombre et la lumière.



Toute l’ombre des nuits chaudes de Paris, d’un procès aux assises, d’une condamnation aux travaux forcés de Cayenne, d’une suite d’épreuves insensées, de réussites matérielles, d’échecs inquiétants, dans un monde concentrationnaire d’abord, dans une épopée de « cavales » incroyables ensuite, dans ce Nouveau Monde, enfin, de l’Amérique centrale où l’on jouait sa vie à la force du poignet et à la force du caractère.

Mais, aussi, toute la lumière du courage le plus inhumain, de l’amitié la plus pure, d’un sens inné de la poésie des êtres et des choses, de l’amour porté à tous les faibles et, enfin, d’un conteur si naturellement et si extraordinairement doué, qu’il captiva d’emblée des millions et des millions de lecteurs aussi bien aux Etats-Unis qu’en France, en Allemagne, qu’en Italie ou au Japon.

Est-ce le temps de se faire les défenseurs de la morale ? Est-ce celui de peser à son juste poids la valeur d’un auteur hors du commun que l’on compare à Villon et Grégoire de Tours sans en faire le tour car il est le contraire d’un écrivain puisqu’il n’écrit pas mais qu’il parle ou - si l’on préfère- qu’il a écrit comme il a parlé ?

Il nous paraît que, désormais, il convient de laisser le temps jouer avec ses ombres et ses lumières pour faire surgir de deux visages un seul et authentique portrait.
Cependant, à l’heure de sa disparition, comment ne pas se souvenir des entretiens qu’il nous avait consentis, avec réticence d’abord, avec confiance ensuite, à l’occasion de son retour dans son pays d’Ardèche il y a quelques années.
Il était au sommet de sa gloire littéraire toute neuve.
Il pesait un million de dollars et peut- être deux.
Il était omniprésent sur les ondes de la radio et de la télévision comme dans la presse française et étrangère.

On nous avait conté bien sûr ses frasques et ses « exploits ».
Nous nous attendions au pire.
Et nous avons rencontré d’abord un homme de charme et de chaleur qui revenait à son enfance pas à pas, l’accent du terroir à la bouche en tutoyant les choses et les gens.

Au premier châtaignier rencontré sur sa route, il avait pris un coup au coeur; il alla, en se cachant des photographes accourus, sur la tombe des siens qui sera désormais la sienne.
Nous avons dialogué pendant près de trois jours avec lui et ses proches, avec son passé et son présent.
De tout, librement, de sa mère toute douceur qui savait toujours pardonner, de son père instituteur qui avait fait une collection de cannes et de pipes avec les cadeaux que ses élèves lui offraient après le certificat et qui, venant voir son fils en prison, lui avait dit :

- Mon petit, c’est de ma faute, je n’ai pas su t’élever.


Papillon avait alors ajouté pour nous à mi-voix :

- Tu en crèves de tout ça, il aurait pu me dire que j’étais un saligaud. Mais non, il me disait qu’il m’avait trop aimé…


Et il retourna dans la salle de classe où son père enseigna la morale à tous les enfants du village sans savoir en donner le goût à son propre fils.

Nous avons aussi parlé de sa jeunesse folle à Aubenas, de ses amis d’alors, des bals et des matches de rugby, de la bagarre et des filles.

Il aimait se souvenir de toute cette période-là…

Et puis, revenaient sans cesse son procès et sa condamnation qu’il n’avait jamais acceptés et qui le conduisaient au plus profond de la révolte.
Il sautait pourtant d’un seul pas au-dessus des longues années de bagne et de cavales comme si son livre l’avait libéré de ses souvenirs-là.
Et il se retrouvait à la soixantaine pour parler avec passion du film qu’on allait faire avec sa vie et son livre.
Il devait mourir la veille de la sortie de ce film à New York, non comme il nous l’avait dit : « Tu comprends, quand on est un homme, on crève debout ! », mais comme nous l’avions pressenti, en regardant des dessins d’enfant.


Il avait été, en effet, un de ces hommes d’action, inflexible, plus dur que le roc quand la fierté s’en mêlait, prompt comme le cobra qui se serait taillé un empire au temps des conquistadors ou des condottieres.
Mais, passé au feu des épreuves surhumaines et rasséréné par la place qu’il retrouvait enfin dans une société qui l’avait d’abord refusé, il se laissait aller enfin à fréquenter les chemins de la tendresse comme on boit, la gorge en feu, à l’eau de la fontaine du village le soir en Ardèche. »



Si ce retour d’Henri Charrière vous inspire, nous ne pouvons que vous inviter à venir le retrouver en Ardèche.
Pas seulement pour voir de plus près la plaque commémorative posée devant sa maison natale à Saint-Etienne de Lugdarès.
Pas uniquement pour se recueillir sur sa tombe dans le cimetière de Lanas.
Mais également pour venir à Pont d’Ucel, tout près de cette école qui fut sa maison et qui existe encore ou dans les quelques ruelles du village.

En effet, il arrive certains soirs de vent, lorsque le mistral souffle assez fort, d’entendre résonner contre les murs de pierres l’écho jamais oublié de son rire d’enfant.